Pierre Lurçat nous fait découvrir l'univers de Jabotinsky


En lisant ce livre, et ce qu'écrivait Jabotinsky il y a un siècle sur des sujets, brûlants aujourd'hui, comme l'antisémitisme, le féminisme, le sionisme, des termes très à la mode actuellement mais évidemment très dévoyés, on est souvent surpris par sa modernité. On reste étonné de l'actualité de ses analyses. De leur fraîcheur, dirais-je, même. Comme si elles dataient de ce matin !

Le dernier livre de Pierre Lurçat sur Jabotinsky (il en a écrit d'autres, et il est son traducteur en français) a une forme un peu inattendue, c'est un dictionnaire. Et pas n'importe quel dictionnaire, s'il vous plaît ! C'est un dictionnaire amoureux.

Pourquoi amoureux ? D'abord, c'est la mode, il y a à présent des dictionnaires amoureux de l'architecture, de la peinture, de la cuisine etc... 

Ensuite, et surtout, parce que le but déclaré de cet ouvrage est de faire découvrir Jabotinsky et de le faire aimer au lecteur.

Je l'ai dévoré avec gourmandise. Chaque entrée peut se lire indépendamment des autres et l'on peut ainsi picorer à sa guise, selon son goût, au gré de son inspiration ou de sa curiosité.

Ce qui attire le lecteur, d'emblée, c'est la mise en contact avec l'homme, lui-même. En lisant les courts extraits choisis par Lurçat, on entre directement dans sa pensée, vivante, incarnée : Jabotinsky nous apparaît avec toute sa vivacité, son éclectisme et son humour, tout le contraire du dogmatisme corseté qu'on lui prête souvent. J'ai ainsi découvert un homme passionné, entier, vibrant d'un amour inconditionnel pour le peuple juif, avec une complète dévotion à l'idéal sioniste tel qu'il le concevait.

Et puis j'ai découvert un style, une écriture.

Parmi la cinquantaine d'entrées que compte le dictionnaire (53 exactement) et rangées par ordre alphabétique comme tout dictionnaire qui se respecte, j'en ai choisi quelques unes, dont le texte qui l'illustre à chaque fois m'a particulièrement touchée, et je commencerai par F comme Féminisme : les lignes consacrées aux femmes sont un cri d'amour qui ne peut que toucher le lecteur, surtout si le lecteur est une lectrice !

C'est en effet en des termes très touchants que Jabotinsky nous parle de son amour pour trois femmes, tout d'abord : sa mère sa femme, sa soeur, qui toutes trois l'ont toujours soutenu et réconforté. (p.65) Et ensuite, pour toutes les femmes, évoquant "l'histoire de milliers de femmes, dont la vie est une entreprise héroïque quotidienne" (ibid) "et dont l'âme est un tissage de fils d'acier et de fils de soie", une "matière indéchirable".

"Je suis persuadé que toute femme moyenne est un ange, et aucune ne fait exception" écrit-il encore. (p63)

La femme travaille et "il n'y a aucune fonction ou profession que je ne préfèrerais pas confier à une femme plutôt qu'à un homme" (p64)

p.67, il déclare que "sa santé et sa vie (...) sont importantes et précieuses, plus encore que celle des hommes."

"A nos soeurs je veux dire ce qui suit. Toutes ces paroles leur sont également destinées. Héros, chevalier et bien d'autres mots sont masculins.(...) Mais le peuple juif est un peuple qui a besoin de soldats et de soldates, d'ouvriers et d'ouvrières, de paysans et de paysanes. Je suis convaincu que nous verront effectivement des femmes héroïnes et de telles ouvrières, comme nous en avons connu dans le passé." (p.67)

Donc la femme travaille, et surtout, elle transmet l'hébreu : "lorsqu'une femme connaît l'hébreu, on peut espérer que l'hébreu sera entendu par des enfants dès le berceau". (p68)

Ensuite, une autre entrée, incontournable, et la première, dans le dictionnaire :

A comme Antisémitisme

Jabotinsky oppose "l'antisémitisme des hommes" et "l'antisémitisme des choses", en expliquant que la cause de la première est à rechercher dans le fait d'être une minorité. De vivre en Galout, c'est à dire, en exil. Cette "monstruosité active" (...) ne peut jamais rester enfoui à l'état d'effervescence" et "il est évident qu'il doit y avoir des périodes d'activité et de repos" (comme pour les volcans, explique t-il) alors que l'antisémitisme des choses est un peu... dans l'ordre des choses, aussi choquant que ça puisse paraître.

B comme Bialik

J'ai beaucoup apprécié les passages où il est question des problèmes de traduction, des raisons qui font qu"il est impossible de traduire un poète" (p.43) et le jugement de Bialik sur sa traduction de Poe en hébreu, une formule concise mais tellement parlante : "la mélodie rachète tout le reste" (p.41)

Il voyait dans Bialik un poète-éducateur, "dont les poèmes ont directement façonné l'âme de toute une génération" (p.45) et dont l'action ne peut être comparée qu'à celle de Herzl." (43)

Mais ce que j'ai aimé particulièrement, c'est cette réunion dans un café de la "bourse politique" : Jabotinsky se souvient d'un jeune homme qui avait lu un soir le poème de Bialik sur le pogrom de Kichinev, dont le titre, rappelle t-il, est devenu "Dans la ville du massacre"... Comme les autres ne savaient pas l'hébreu, explique t-il, il s'était évertué à "raconter le poème moitié en yiddish et moitié dans un russe boiteux". Il parle de son visage, de ses expressions de conteur, "un de ces fanatiques enivrés qui contaminent leurs auditeurs par leur ivresse."

O comme Odessa

Jabo parle de sa ville natale (p.151) avec tendresse et enthousiasme, évoquant "la douceur joyeuse et l'exaltation qui flottent dans l'air, où le climat est agréable et les baisers bon marché". Et "la fraîcheur éternelle qui est chaque matin un sujet d'émerveillement, et du sourire absolu et méprisant envers le malheur comme envers le bonheur." 

Un mélange étonnant de stoïcisme et d'hédonisme, non ?

Voyageur, fêtard, polyglotte, né dans une ville où l'on parlait treize langues, Jabo avait en quelque sorte un penchant naturel pour l'universalisme cher aux socialistes.

I comme Italie

"J'ai passé les plus beaux jours de ma jeunesse à Rome"

On apprend, à l'entrée Italie, que Jabotinsky a vécu à Rome pendant trois ans. Plus précisément de 1898 à 1901. Je l'ignorais, tout comme vous je suppose. Rome ! Et c'est justement dans cette ville que j'écris présentement cet article ; ce n'est pas sans émotion que je pense à lui en arpentant les ruelles du Trastevere  et du Borgo, qu'il a arpentées lui aussi, jadis... 

L'italomane, amoureux du bel paese décrit l'Italie comme "sa patrie spirituelle"(p.151)

Jabotinsky philologue

J'ai découvert, à l'entrée Humour, un morceau de choix, inattendu et réjouissant : un poème sur le vin Carmel (p.99) qui est un régal. (Surtout le poème... le vin, ma foi, est pas mal, oui, mais que valait-il à l'époque ?)

Écrit en alternant heptasyllabes et pentasyllabes, bourré de trouvailles et d'inventivité, il m'a beaucoup amusée. Je ne résiste pas au plaisir de vous le faire partager :

"Malchanceux dans les affaires ?

Goûte au vin Carmel 

Tu n'auras bientôt que faire

De ta clientèle.

Tu n'es plus qu'un pauvre Heller ?

Bois du vin Carmel :

Que seront pour toi Rockefeller,

Standard Oil et Shell ?

Souffres-tu du mal de mer ?

Prends du vin Carmel.

Tu jugeais ton sort amer ?

Tu t'croiras au ciel.

Trop timide avec les femmes ?

Bois du vin Carmel !

Tu feras bien plus de drames

Qu'un Don Juan modèle.

Je redoute les femmes et l'eau,

J'ai mon boucher sur le dos,

Et chez moi je gèle.

J'ai donc cent mille fois raison

De n'avoir pas de maison :

Que du vin Carmel."

Lurçat signale que ce poème est paru initialement en russe. Bravo au traducteur !¹

Jabo aime les mots. Les écrire, les traduire... Les lire. Il a beaucoup lu, depuis l'enfance. Et c'est un écrivain avant tout, qui manie la plume avec un art consommé, jouant sur plusieurs registres, tantôt lyrique, tantôt discursif, et quelquefois il touche au sublime, car l'homme est parfois inspiré jusqu'au génie. Qu'on en juge :

Et moi qui le prenais pour un théoricien, un penseur... à la rigueur un meneur d'hommes, un chef autoritaire...

Il faut lui reconnaître ce talent d'écrire et de savoir transmettre sa pensée de façon élégante et vivante. Il est souvent original et inventif, allant jusqu'à forger de nouveaux concepts, de nouveaux vocables capables de les exprimer.

C'est ainsi, l'amour des mots rend fécond, c'est à dire capable d'en créer de nouveaux : Jabotinsky invente ainsi le panbasilisme et le minimalitaire p76

Si vous voulez savoir ce que ces mots quelque peu étranges désignent, lisez le livre ! (Et buvez du vin Carmel 😜)

Lurçat voulait "permettre au lecteur francophone de découvrir la richesse des écrits de Jabotinsky et attiser sa curiosité à l'égard du fondateur de l'aile droite du sionisme politique" : un pari réussi, à mon avis : nous découvrons en lisant un être de chair et de sang, qui se raconte et qui se livre... 

Un autodidacte, un esprit aristocrate, large de coeur (p.93) indépendant et libre, au sens fort : qui est à lui-même sa propre norme. Et pour lequel "la nation passe avant l'humanité, mais l'individu avant la nation". Qui traduisit Dante en prison.²

Il faut lire les belles lignes qu'il consacre à la liberté, comparant un groupe d'hommes "libres et cultivés" (les membres du Bétar) "agissant à l'unisson avec la précision absolue d'une machine, semblables à un orchestre, une chorale composés d'une centaine de participants, qui suivent un même dirigeant, créent un mouvement d'unité absolue ; cela constitue la preuve que chaque individu a donné le meilleur de lui-même pour parvenir à un tel résultat".

C'est donc un portrait touchant, attachant et souvent émouvant que Lurçat a réussi à brosser, par petites touches, et nous voyons soudain sortir de la case (du placard !) où on avait cru pouvoir le ranger -et le reléguer- un artiste complet, un poète, un écrivain-traducteur immensément cultivé, qui apprécie la vie en philosophe et l'existence en connaisseur du coeur humain : "Rien de ce qui est humain ne m'est étranger", écrivait Montaigne dans Les Essais. Ce pourrait être de Jabotinsky.

En lisant Lurçat qui aime Jabo, on tombe sous le charme du grand homme, à la fois sensible et intelligent, cultivé, mais parfois drôle, et pourtant tellement sérieux quand il parle du peuple juif et des prophètes, de la justice, de l'égalité, du sionisme et d'Israël : ce livre consacré au grand homme, dont la lecture est passionnante et stimulante, m'a donné des forces. Il m'a enchantée.

Je suis sûre qu'il en enchantera plus d'un !

Catherine Stora

Rome, 25 octobre 2026


Notes

1) Le traducteur est Simha Felber. 

Bravo à lui ! 

2) C'est Cyril Aslani qui le mentionne, p.13, dans sa belle préface : 

"(...) il trouva la force de surmonter le découragement qui le menaçait en traduisant en hébreu neuf chants de la Divine Comédie. Cet essai de traduction est d'ailleurs un vrai chef-d'oeuvre puisque le poète-traducteur à adapter la terza rima dantesque dans le texte cible hébreu (...)"

NB : demain lundi 26 octobre, l'auteur donnera une conférence sur son dictionnaire amoureux, elle aura lieu au centre Begin, à Jérusalem.

L'entrée coûte 20₪

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