Les étonnantes prophéties de Theodor Herzl
Quel étonnement, en lisant les premières lignes de Altneuland ! C'est un roman ! Moi qui pensais, avec ce nom sur la couverture, Theodor Herzl, lire un ouvrage de philosophie politique, quelle émouvante surprise de constater que c'est avec le talent d'un véritable romancier que Herzl, pionnier et théoricien du sionisme, infatigable défenseur du peuple juif, raconte l'histoire de son héros, Frédéric, et parallèlement, celle du pays d'Israël !
Un jeune homme esseulé, amoureux éconduit, un petit garçon qui grelotte dans la neige dans des souliers percés, un message mystérieux dans un journal : le livre commence comme un roman de Victor Hugo ou d'Eugène Sue. On devine que l'auteur a lu le Comte de Monte-Cristo. L'action commence dans un grand café de Vienne, et nous entraîne, 50 pages plus tard, à Haïfa.
Haïfa,1923 : c'est le titre du 2ème livre.
En fait, il est question, au début de l'histoire, et à la fin du premier livre, d'un court séjour en Palestine, la Palestine désolée, miséreuse et désertique du début du vingtième siècle, et que visitent les deux principaux protagonistes, le temps d'une escale, en 1902.
Et puis, saut dans le temps, l'auteur nous entraîne, en même temps que les deux compagnons d'aventure, en 1923, soit une vingtaine d'années plus tard, et subitement, nous voilà transportés dans un pays nommé La Nouvelle Société : c'est le même pays, mais changé du tout au tout...
Pour commencer, il est question, une fois arrivés à Port Saïd, une fois traversé le canal de Suez, d'une autre route...
On finit par découvrir quelques pages plus tard qu'il s'agit du canal de la Mer morte... Un nouveau canal, percé par les Juifs ! Le canal Méditerranée-Mer morte....
Puis, en arrivant à Haïfa, qu'ils ont du mal à reconnaître :
" Tout avait éclos dans une splendeur nouvelle. Des milliers de villas blanches scintillaient au millieu de luxueux jardins verts. La montagne elle-même était couronnée de constructions de toute beauté ". (ibid)
- Comme tout est changé ! s'écria Frédéric. Il s'est produit un miracle." (p.65)
L'ouvrage est partagé en cinq livres, qui comptent 6 chapitres chacun. L'ensemble est vivant, équilibré, il y a des dialogues, une trame principale, qui est en fait une vision : celle du pays d'Israël une fois réalisé le retour des Juifs sur la terre de leur ancêtres prédit par les prophètes. Ainsi, le reste du livre est l'exposition romancée d'une utopie sociale. Car ce livre est un récit de politique-fiction, qui peut faire penser à l'œuvre de Campanella, à certains égards : la Cité du Soleil, paru en 1602, témoigne aussi d'un rêve d'une société idéale.( Son auteur échappa de justesse aux bûchers de l'Inquisition. )
Il est probable que Herzl l'a lu.
Le lecteur passe ainsi de l'atmosphère de Vienne, avec ses cafés, sa jeunesse, sa société, ses Juifs sur-diplômés mis à l'écart et réduits à la misère en raison de la discrimination dont ils sont victimes, en ce début de vingtième siècle, à celle de Haïfa, telle que Herzl l'imagine, dans le futur...
N'oublions pas que dans sa courte vie (il est mort à 44 ans) Herzl a été journaliste, étudiant puis docteur en droit, qu'il a écrit l'Etat des Juifs mais aussi plusieurs pièces de théâtre, et surtout qu'il n'a pas ménagé sa peine, voyageant sans cesse afin de rencontrer, persuader, trouver des subventions, établir des contacts, etc...
Et surtout, que Herzl décrit la Palestine de 1923, mais qu'il est mort en 1904, deux ans après la parution de Altneuland ! Il n'a donc jamais su que sa vision s'est, en grande partie, réalisée. Que ce qu'il a imaginé s'est matérialisé, et que l'Israël moderne ressemble comme un frère à celui dont il a rêvé. Avec, bien entendu, quelques sérieux bémols... D'abord, Herzl est mort dix ans avant la Première guerre mondiale, et n'a pas prévu la chute de l'empire ottoman. Le partage de la Syrie-Palestine entre Français et Anglais. Le Mandat britannique. Les pogroms des années 20, des années 30, en Europe.
Et surtout, mais comment l'aurait-il pu, il n'avait pas prévu la Shoah.
Dans Altneuland, il imagine que le retour des Juifs s'accomplit comme de lui-même, "nous nous sommes libérés", écrit-il :
- Voulez-vous donc dire que le retour des Juifs sur leur terre est en train de se réaliser ?
- C'est absolument ce que je veux dire.
- Sacrebleu ! Ils vous ont donc expulsés d'Europe ?
David s'empressa de préciser avec un sourire :
- Pas tout à fait. Il ne faut pas s'imaginer un exil forcé, comme ce qui avait lieu au Moyen-Age. Cela s'est passé de manière complètement différente -du moins dans les pays évolués. (...) Partout les Juifs étaient traqués : les commerçants boycottés, les ouvriers réduits à la famine, les intellectuels exclus des carrières libérales. Sans parler des vexations psychologiques auxquelles un Juif sensible était exposé au tournant du siècle. L'antisémitisme ressurgissait sous de nouvelles formes (...) on évoquait à nouveau les affabulations des crimes rituels, et de plus, on accusait maintenant les Juifs d'intoxiquer et de corrompre la presse, comme on les avait accusés, au Moyen-Age, d'empoisonner les puits.(...) devant la justice, le préjugé l'emportait sur la loi. Ils étaient humiliés dans tous les aspects de la vie civile. Dans ces conditions, nous n'avions pas le choix : déclarer la guerre à cette société qui nous traitait si mal, ou chercher un lieu sûr qui nous abriterait. C'est à cette dernière résolution que nous nous sommes arrêtés et c'est pourquoi nous sommes ici. Nous nous sommes libérés."
Des lignes saisissantes, d'une actualité brûlante. Hélas... Sur ce point, Herzl s'est trompé, car il avait imaginé la fin de l'antisémitisme avec le retour des Juifs dans leur ancienne patrie. On peut dire qu'au contraire, celui-ci a décuplé, centuplé même, avec ce nouvel antisémitisme appelé antisionisme...
D'autre part, il décrit des rapports bienveillants, amicaux, avec les arabes, enchantés d'avoir "pu vendre au prix fort leur lopin de terre à la société juive" (p.122)
C'est Rachid bey, meilleur ami de David et arabe musulman "palestinien", qui incarne les musulmans de Palestine dans le roman de Herzl. Une vision irénique, que d'aucuns qualifieraient de "bisounours"...
Evidemment Herzl ne pouvait pas prévoir les pogroms de Palestine des annés 20, ni celui de Hévron en 1929, ni les grandes révoltes arabes de 1936. Le grand Mufti n'exerçait pas encore l'influence néfaste qui conduirait à la catastrophe, l'alliance terrifiante de l'islam et du nazisme.
Ni la guerre que livre le monde musulman à Israël depuis sa renaissance en 1948.
J'ai aimé ce livre terrible, d'une profondeur qui m'a laissée souvent pantoise d'admiration ; le lyrisme des descriptions, la construction de l'intrigue, le travail des personnages, si bien campés, le héros, Frédéric, qui joue les Vendredi pour un Robinson millionnaire, misanthrope et attachant, cependant, et dont le langage et les expressions ressemblent comme deux gouttes d'eau (de rhum ?) à celles du Capitaine Haddock... David, le jeune Juif épris d'idéal et d'amour pour son pays, qui les guide de Haïfa à Tibériade, tout en expliquant tout dans les moindres détails.
Je l'ai lu quasiment d'une traite. Je l'ai commencé vendredi soir et je n'ai pas pu le lâcher... Je viens de le finir, ce dimanche soir. C'est réellement un livre extraordinaire, et son auteur, un poète animé d'un véritable souffle prophétique... il a même décrit le funiculaire de Haïfa plus de cent avant sa construction, par exemple :
"Soudain, un grondement au dessus de leurs têtes leur fit lever les yeux.
- Par tous les diables, qu'est-ce que cela ? s'écria Kingscourt en montrant du doigt un grand wagon de fer propulsé par des roues fixées sur son toit. Il glissait le long d'un puissant rail perché au sommet des palmiers, ses passagers observant la scène d'en haut.
- C'est la voie aérienne électrique." (...)
Certes, le funiculaire de Haïfa est légèrement différent, on ne voit pas là-bas, aujourd'hui, de "grands wagons" mais des petites cabines de forme sphérique, comme celles qu'on voit en Haute-Savoie dans les stations de sports d'hiver par exemple et qu'on appelle familièrement "les oeufs". Mais je trouve frappant qu'Herzl ait prévu le téléphérique de Haïfa, mis en service plus de cent ans après que Herzl l'ait imaginé dans cette ville.
Sur plus d'un sujet, Herzl a vu juste, innovations, prouesses technologiques, institutions démocratiques, organismes charitables ("caritatifs", dirait-on aujourd'hui) place des femmes, politique, santé publique, il a tout prévu, public, privé, journaux, radios, commerce, argent... Jusqu'à l'exacte valeur du shékel ! Un shékel = un franc français, écrit-il. C'est toujours vrai, l'euro valant maintenant approximativement 4,50 francs d'avant...
Il avait prévu la société mutualiste, le développement de coopératives ("le journal coopératif appartient à ses abonnés", p. 90) les infrastructures, transports, réseaux souterrains de canalisation...
Tout est décrit, avec une précision qui force le respect. Souvent, les rêves sont flous, vagues, on en ressort avec une impression confuse et volatile. Mais le rêve de Herzl au contraire est clair, net et précis. Il a rêvé en grand et dans les moindres détails, avec foi et méthode.
Et même s'il s'est lourdement trompé en ce qui concerne l'armée et les guerres d'Israël, les relations avec les pays arabes et le monde musulman, il a tracé de manière précise et inspirée les plans du futur État juif, avec un soin méticuleux, passionné, dont il a imaginé scrupuleusement tous les aspects, place des femmes, santé, économie, liens public/privé, etc... La forme vivante qu'il a donnée à ce livre rend le propos accessible et attirant.
Il faut lire Altneuland. C'est un roman attachant. Lyrique. Bouleversant.
Vous l'aimerez.
Le lire ici, maintenant, en Israël, est un bonheur.
Le rav Ouri Cherki, dans la belle préface qu'il a écrite pour cette nouvelle édition, parle, lui, de "véritable projection spirituelle" en disant que la force visionnaire de Herzl ne réside pas tant dans sa capacité à prévoir avec exactitude le futur que dans sa détermination à concevoir un modèle idéal vers lequel tendre." (p.8)
Oui, Herzl a fait là oeuvre de prophète-romancier et décrit d'une manière saisissante notre pays, tel qu'il l'a rêvé avec l'énergie du désespoir il y a plus de cent ans, imaginant la régénération du peuple juif par le retour à la terre, dans son ancienne-nouvelle patrie.
"Im tirtsou, zo lo ihiyé agada."
Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve...
Que dirait-il, s'il revenait du Paradis ? Juste le temps d'une nouvelle escale à Haïfa, ou à Beershéva ? S'il nous trouvait dans les abris, à attendre la fin de l'alerte ?
Il serait sûrement épouvanté de voir les bombardements sur le Nord et la taille des missiles que les mollahs d'Iran nous envoient quotidiennement dans le Sud, et dans tout le pays. Et sûrement il serait terriblement choqué et peiné de voir que notre pays déjà horriblement éprouvé depuis deux ans et demi continue à perdre tant de jeunes soldats, qui sacrifient leur jeunes vies pour que nous puissions continuer à vivre ici.
Demain soir, nous nous attablerons muni chacun d'une Hagada, pour revivre ensemble, en famille ou entre amis, (ou avec des inconnus, dans un Seder kehilati, un Seder collectif animé par un rav) notre sortie d'Egypte. La fin du livre nous emmène justement à Tibériade, pour le séder de Pessah : il faut le lire, maintenant !
Bonne lecture,
Hag saméah, cachère, véshaket ! ב"ה
Catherine Stora
Beershéva, 13 nissan 5786, 31 mars 2026

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