L'IA peut-elle nous faire chanter ?
Les intelligences artificielles sont partout, médecine, transports, surveillance et maintenance, agriculture, floriculture...
Traitements contre le cancer, circulation automobile plus fluide, optimisation de la gestion des stocks, permettant de diminuer les invendus et le gaspillage, arrosage sur mesure, amélioration de la résistance des roses pendant le transport... Les IA sont top !
Mais voilà : partout où elles peuvent remplacer les humains, elles obtiennent les postes : plus économiques, plus rentables (1) elles menacent maintenant des centaines de milliers d'emplois. Peut-être déjà beaucoup plus. (2)
Soyons clairs : on ne va pas faire le procès de l'IA et décider qu'on retourne en arrière. C'est comme ça, c'est le progrès, et le progrès ça veut dire qu'il n'y a pas de retour en arrière possible. L'homme en proie au progrès est semblable à quelqu'un qui serait monté sur un tigre. La seule chose que l'on peut lui dire est "vous n'auriez pas dû y monter."(3)
Partout, il y a de l'IA.
Dans les communications, les transports, les hôpitaux, la médecine, l'agro-alimentaire. Et d'ailleurs pourquoi pas, si ça marche et que ça facilite les choses. Les IA sont efficaces. Elles sont l'allié naturel, logique, du capitalisme. Ça ne rime à rien de regretter que pour économiser, les patrons automatisent : le système les pousse fatalement à rechercher et prioriser le rentable, et partant, l'efficace, le rationnel. En recourant à l'IA pour "optimiser les processus" et rationaliser la production, ils se passent, peu à peu, des ressources humaines.
C'est quand même assez agaçant d'appeler sa banque et de tomber sur un chat-bot, un robot conversationnel qui n'a que des réponses préfabriquées et ne comprend pas mon problème.
Mais là où je ne suis franchement pas d'accord, c'est quand l'IA fait les choses à ma place. Des choses que je sais déjà faire, moi. Ou à peu près, restons modeste : par exemple, des chansons.
D'accord, l'IA est excellente pour le calcul, la gestion, elle manie des millions de données, de paramètres, elle traite le data, elle jongle avec maestria avec des nombres astronomiques et en un temps record. Se balade de l'infiniment grand à l'infiniment petit avec une égale réussite. Soit. Mais moi ce qui me pose problème, c'est quand elle prétend écrire des chansons. Comme si une chanson relevait du simple traitement de texte !
Je dis qu'en prétendant écrire des chansons, l'IA excède clairement son domaine de compétence.
Restons basiques : au départ l'IA devait faire des choses qu'humainement on ne pouvait pas faire, retrouver instantanément le nom d'un auteur, ou bien une date précise, je sais bien qu'il y a des encyclopédies, ou la bibliothèque. Mais la bibliothèque il faut y aller. Les encyclopédies c'est bien joli mais on les transporte pas dans sa poche... Et pour repérer un plagiat dans une thèse, ou quantifier le nombre d'occurrences d'un mot à l'intérieur de l'oeuvre d'un auteur, par exemple et au hasard dans la Recherche du temps perdu, pour déterminer, mettons, le nombre de fois qu'un mot est utilisé, disons le mot "longtemps" : combien de fois apparaît-il ? Au début c'est facile, c'est le premier mot. Mais ensuite ?
Non, pour déterminer le nombre d'occurrences, dans une oeuvre littéraire, il vous faut une IA, elle vous donne ça en un clin d'oeil. Vous imaginez le temps qu'il vous faudrait si vous deviez compter tout ça à la main ? Vous me répondrez mais quel intérêt, et je vous répondrai que, pardon, si vous pondez une thèse sur l'expression du temps chez Proust vous serez bien content qu'une machine vous aide.
Donc l'IA devait nous faciliter les choses en expédiant les tâches ingrates, et ainsi nous faire gagner du temps. Le problème est qu'elle n'a pas su rester à sa place.
C'était trop tentant. Au lieu de limiter son utilisation à la gestion ou à la production industrielle, on veut lui faire faire de l'artisanat ! Et là où clairement elle excède son domaine de compétences, concernant les textes, c'est quand elle prétend écrire des livres, des articles. Et même, des paroles de chansons !
Elle veut écrire des chansons !
Je ne sais pas si vous vous rendez compte. Une chanson, ça vient du coeur, c'est fait avec de la sueur et des larmes. Ça prétend toucher le coeur et l'âme de l'auditeur : par définition une IA ne peut pas écrire quoi que ce soit qui vienne du coeur, et ce, pour des raisons évidentes. Pour parler au coeur, il faut en avoir un, non ? C'est la base, non, parler de ce que l'on connaît, à partir de ce qu'on a ?
Après tout, je me trompe peut-être, car peut-être l'IA connaît-elle le coeur humain, finalement, à force de rassembler du data, de l'analyser, d'en tirer des constantes... Peut-être que, bien que sans coeur et sans âme, elle est à même de comprendre le fonctionnement d'un coeur humain ? De l'analyser ? De faire comme si elle en avait un ?
Les IA peuvent-elles se faire prendre pour un humain ? Sont-elles capables par exemple de comprendre un humain qui "dysfonctionne" à cause de ses peines de coeur ? De son vague à l'âme ? Ou bien, de le conseiller ? De le consoler ?
Sont-elles capables de tromper leur monde ? En se faisant passer pour un humain ? En étant capables d'avoir des "interactions naturelles" ? La publicité ci-dessous vous propose de construire des échanges naturels pour vos utilisateurs, rien de moins ! Elle vend... des voix !
S'agit-il de tromperie ? Ou est-ce pour le confort de l'utilisateur qu'on propose maintenant des chat-bot vocaux ?
Parfois je me dis que je suis bien injuste avec ces machines...
Pourquoi voir le mal partout, après tout ?
Peut-être ces machines dotées d'intelligence artificielle nous connaissent-elles mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes ?
Après tout, elles apprennent depuis si longtemps... Au bout d'un demi-siècle d'accumulation de données, sur les humains et leurs angoisses, leurs problèmes existentiels, et de traitement de milliards de gigas octets d'information, elles doivent en savoir long, sur nous... Assez pour bien nous aider... Ou nous manipuler. Quelques histoires curieuses circulent d'ailleurs sur le net concernant des gens qui auraient été poussés au suicide par... des IA. Une femme porte même plainte contre Chat GPT qu'elle accuse d'avoir provoqué la mort de son fils.(4) Mais à ma connaissance, aucun auteur, aucun compositeur n'a encore porté plainte contre Chat GPT et open AI pour plagiat ou imitation d'une de ses oeuvres.
Je dis qu'une chanson est tout sauf un assemblage de mots qui riment ou qui ont le même nombre de pieds. Je dis que coupler des mots à de la musique ne fait pas une chanson.
Pourtant, il y a des gens qui s'y laissent prendre.
Je vois passer, depuis quelques temps, dans des groupes WhatsApp et aussi sur YouTube des chansons, ou disons des créations présentées comme telles. Les gens qui les écoutent mettent des likes, des coeurs et des commentaires élogieux. Et pourtant, s'ils écoutaient correctement, ils se rendraient compte de la supercherie : ce sont des chansons sans auteur, et dès la première écoute on peut se rendre compte que le texte est indigent. Que les paroles sont consensuelles, pleines de lieux communs, et que la musique est insipide. Incolore, inodore et sans saveur. Et que si par hasard elle est accrocheuse et entraînante, elle ne va pas du tout avec les paroles : la sauce ne prend pas. L'alchimie ne se fait pas.
Une chose, d'ailleurs, leur mettrait immédiatement la puce à l'oreille, comme on dit : s'ils écoutaient correctement ils entendraient que l'IA a des problèmes de diction. Que de temps en temps elle tombe sur un mot qu'elle ne sait pas prononcer. Cela la trahit. La voix, c'est son point faible.
Et puis cette impression constante d'entendre quelqu'un qui ne comprend pas ce qu'il chante !
Résumons-nous : le temps n'existe pas, pour les IA. Car aussi gigantesques que soient leurs banques de données, c'est à dire leur "data", elles y ont accès instantanément. Elles peuvent produire en quelques dixièmes de seconde une quantité phénoménale de textes, que vous ne pourriez pas rédiger, même en plusieurs vies.
De plus, les IA peuvent être utilisées H24. C'est à dire tout le temps, alors qu'un employé qui fait de la recherche de documentation ou de la comptabilité ne travaille pas le week end et qu'il n'effectue en moyenne que 8 heures par jour.
Enfin, une IA peut dire où chanter n'importe quel texte, on peut lui faire prendre n'importe quelle voix et balancer une "chanson" sur YouTube en deux temps trois mouvements.
Et donc, il s'agit clairement de concurrence déloyale, c'est évident, pour les métiers dits créatifs comme les auteurs-compositeurs-interprètes, les ACI, comme on dit dans le métier.
Soit on laisse faire, soit on légifère.
Il faudrait je pense obliger les gens qui utilisent l'IA pour traduire ou composer un livre le signalent. Idem pour les articles et les livres générés par l'IA.
Et enfin et surtout il s'agirait d'empêcher les IA de pomper les créations humaines pour ensuite les réassembler et nous inonder de productions artificielles, générées quasi-instantanément, de manière automatique. Car le procédé pose un sacré problème d'éthique, non ? L'IA, amorale et sans scrupule, avale sans sourciller des tonnes de disques et de vidéos de concerts, qu'elle pille sans état d'âme. Ne réclame pas de droits d'auteur, pour ses "créations". Et les algorithmes de YouTube et ceux d'ailleurs de toutes les plates-formes de partage en ligne les boostent, les mettent en premier résultat de recherche, veux-je dire : ces créations sont extrêmement bien référencées, soit que l'algorithme les favorise par esprit de solidarité, entre IA, ce qui est un peu bizarre comme supposition, convenons-en, soit que les gens qui bricolent des chansons en utilisant l'IA paient pour être placés en tête, comme dans une campagne de promo... payante.
Mais si on les laisse faire, si on laisse les IA dévaliser les créations artistiques que sont les chansons, pour ensuite nous les refourguer sous forme d'ersatz, alors on va vers une vraie catastrophe : vers une sous-culture de masse, généralisée.
La prophétie s'accomplit, bientôt, très bientôt, on ne pourra plus distinguer le réel du virtuel, et le vrai du faux. La vulgaire copie pourra se faire passer pour l'original : pourquoi ne pas fabriquer des fausses chansons de Gainsbourg, en prétendant avoir découvert des bandes-son dans une vieille valise, et les revendre une fortune aux amateurs ? Des fausses chansons de Brassens, tiens ! Avec un bon prompt (5) ça devrait pouvoir se faire !
J'ai la faiblesse de penser que nul ne pourra jamais me faire prendre une création de l'IA pour une chanson, à fortiori une nouvelle chanson inédite ou prétendue telle de Gainsbourg ou de Brassens.
Les vrais amateurs, les connaisseurs, ne peuvent pas se laisser prendre. On ne pourra pas leur vendre des créations de l'IA.
Mais les autres, tellement plus nombreux ?
Ma foi, il y a toujours eu des gogos à qui on peut faire acheter n'importe quoi. Finalement, est-ce que ça devrait m'inquiéter ?
Et vous, ça vous inquiète ?
C.S
Notes
(1) Il suffit d'investir au départ dans un outil coûtant quelques milliers d'euros (ou de dollars... ou de shékels) pour récupérer ensuite sa mise et se rembourser, car les IA ne touchent pas de salaire. Elles ne font pas grève. Et elles s'y entendent, pour booster le rendement en optimisant les conditions de production, qu'il s'agisse de bétail, de fleurs où de pizzas ! Elles savent gérer les stocks mieux que personne et peuvent donc limiter les invendus, et partant, le gaspillage.
(2) Quels métiers sont menacés par l'I.A ? 20minutes.fr
(3) Jean-Pierre Séris, cours de licence, Université Paul Valéry, 1986
(4) Aux USA, une IA accusée d'avoir provoqué la mort d'un garçon de 14 ans en le poussant au suicide
(5) Le prompt est l'ensemble de phrases, comportant précisions et mots-clés avec lesquels on exprime une requête destinée à une IA. Le résultat livré par l'IA (image, réponse, livre, chanson...) dépend essentiellement de la formulation du prompt. Il est intéressant de noter que le mot prompt est en français un adjectif équivalent à ... rapide.😉


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