La magicienne en kimono du parc René Le Gall

Lorsque je l'ai aperçue pour la première fois, elle semblait flotter très légèrement au dessus du sol, se déplaçant si souplement dans l'herbe dans son kimono noir qu'on ne voyait pas bouger ses petits pieds, chaussés de ballerines, noires elles aussi, et subitement elle était là, avec sa natte d'un brun luisant et son sourire démesuré qui découvrait deux rangées de dents étincelantes. Un sourire aveuglant qui vous allait droit au coeur.

Arrivée à côté de vous, elle vous chuchotait un conseil, "plus ample !" ou posait simplement sa main sur votre dos ou votre nuque, pour vous aider à corriger la position.

C'est sa voix que j'ai entendue tout d'abord. Une voix mélodieuse, bien posée, qui parlait d'un os, le calcaneum, l'os le plus solide du corps. La phrase exacte, je m'en souviens exactement, et des années plus tard, je l'entends encore : dans le silence du parc où nous étions une bonne soixantaine d'élèves à l'écouter religieusement, elle déclarait, cette voix , que ''le calcaneum est l'os du talon !"

Ajoutant en souriant : "Le calcaneum... quelqu'un naît homme !''

Ah, les jeux de mots de Kar Fung, une sorte de don pour les homophonies signifiantes, et puis la franche déconnade, tout à coup, "on est félin pour l'autre"...

On a beaucoup ri.

Elle se disait énergéticienne. Pratiquait acupuncture et massage énergétique... La médecine chinoise. Elle se disait anthropologue, aussi. Et calligraphe. Elle jouait du violon, je me souviens qu'elle avait un très bon son. Et pour elle, la guérison, c'est la guérit-son. Le nourrisson se nourrit de sons.

Comme vous voyez, les jeux de mots n'étaient pas gratuits, c'était une façon de fixer son enseignement. Une sorte de préparation à l'analogie, à la vision des analogies, une faculté très précieuse, selon Platon (Je développerai ça une autre fois, là j'ai vraiment pas le temps, ni la place.)

Les os aussi, c'était son dada. Elle disait en souriant que si l'on n'ose pas, c'est que notre os n'est pas en place. Elle parlait beaucoup du sacrum, du coccyx et de l'os du guerrier : la pointe du sternum.

Elle était calée, sur les vertèbres, et sur les 26 pièces osseuses du pied. Particulièrement l'astragale... L'os le plus mobile de tous les os du pied. De "astre" et de "gal", qui tourne, comme dans guilgoul ou galipette.

Son savoir était vertigineux.

Elle avait de ces phrases... "Neurologiquement, le gros orteil est lié au cerveau". D'où l'oscillation qu'elle nous faisait pratiquer, en silence, recueillis, entre talon et gros orteil, en passant par la voûte plantaire, dans le silence du parc, entre les arbres et les buissons. Certains faisaient les mouvements pieds nus, même en plein hiver.

Quand nos regards se sont croisés pour la première fois, et de près, après le cours, la première chose qu'elle m'a dite c'est "En Israël on utilise beaucoup le Qi Gong dans les hôpitaux..."

Pourquoi Israël, où je n'habitais pas encore ?

Elle devait sûrement trouver que j'avais une sacrée bonne tête de Juive.

C'est grâce à elle que j'ai découvert la guématria, l'analogie chiffrée, comme elle disait : un jour que nous l'écoutions sur l'herbe, dans le parc René Le Gall après le Qi Gong et les séquences de Tai Chi, voilà qu'elle nous présente sa main, qu'elle place devant nous et qu'elle se met à en compter les phalanges, face à nous, voyez, chaque doigt en a trois, sauf le pouce, qui n'en compte que deux. Total, 14. Comme le demi-cycle de la lune... mais surtout comme la somme des lettres qui composent le mot יד en hébreu, prononcer yad, la main. Le  youd vaut 10 et le dalet, 4. Total 14, comme les phalanges de la main.

Son nombre fétiche était bien entendu le 26, le chiffre du Tétragramme, le Nom imprononçable composé de quatre lettres, youd, hé, va, hé, qui était présent dans les os de la main et du pied, nous expliquait-elle, ainsi que la colonne vertébrale, comptant elle aussi 26 pièces osseuses.

Elle employait rarement le mot corps, qu'elle préférait désigner par l'expression ''bâtiment sacré".

On les oppose, traditionnellement, mais il n'y a pas d'opposition finalement entre Jung et Freud, l'un considère la sexualité comme origine du premier refoulement, et pour l'autre c'est le sacré qui est l'origine, tout court : c'est le sacré qui est à l'origine de la vie psychique. Mais si sacré et sexualité sont deux façons de parler de la même chose, alors voilà nos deux ennemis réconciliés.

Merci Kar Fung !


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Le temps a passé. J'ai écrit les lignes ci-dessus en mai dernier, il y a huit mois ou presque. J'ai remis à plus tard le soin de finir mon article, en me disant que j'avais bien le temps.

Erreur.

Il ne faut jamais remettre à plus tard...etc...etc.

Ce jour-là, j'avais même commencé un article sur l'émir du Qatar, mais ce salaud-là est toujours bien vivant ! Lui !

Je n'aimais pas trop le titre : je le trouvais trop long. 

Je n'en ai pas trouvé d'autre. Je comptais finir l'article pour le 19 janvier, c'est à dire, aujourd'hui. Et lui en faire la surprise, le mettre en ligne et le lui envoyer, pile pour son anniversaire : c'est aujourd'hui, son anniversaire. Kar Fung est née le 19 janvier 1949, à Canton, en Chine du sud.

Quand je l'ai rencontrée dans le Parc René Le Gall, grâce à un concours de circonstances sont seule la Providence a le secret, et que Kar Fung, avec son fin sourire de Chinoise, appelait "l'Administration Centrale", elle avait déjà 49 ans.

Je la croyais immortelle. Increvable. Solide comme un roc, de la graine de centenaire, minimum. Levée à l'aube, elle méditait, guérissait, enseignait le violon et calligraphiait à tout de bras. Confectionnant soupe d'os et tisanes pour ses élèves, elle n'avait pas un instant à elle. Son activité principale était l'acupuncture, qu'elle venait de cesser de la pratiquer et de l'enseigner pour se consacrer à l'étude du Sutra du Coeur et l'enseignement du Qì Gōng et du Tai Chì.

Et voilà que j'apprends jeudi dernier que Kar Fung est morte. Enfin, qu'elle "a fait son Grand Départ". Bref, que c'est fini, que je ne la reverrai plus. Pas dans ce monde en tout cas.

Un message, sur WhatsApp. Une amie qui disait comme ça tout de go qu'elle avait "une nouvelle qui allait sûrement m'attrister". Et ces mots, incroyables, qui m'ont figée. Sidérée. Meurtrie.

Kar Fung est morte.

Un AVC. Le 9 janvier dernier. Dix jours déjà.

Dix jours avant de fêter ses 77 ans.

Chère, chère Kar Fung. Il me suffisait de savoir que tu vivais, tout là-bas, à Paris, dans ton XIIIème arrondissement.

Que tu continuais à donner tes cours en plein air. Au Parc de Sceaux.

Il me suffisait de savoir que tu existes.

Loin. D'accord. Mais qu'importe. 

Je pensais à toi. Souvent. Revoyais ton visage, en pensée.

Dire que ton grand cœur à cessé de battre ! Que demain matin, on va t'incinérer !

Mon ventre se serre à l'idée que ton corps va être réduit en cendres. La crémation va avoir lieu au Père-Lachaise. Je viens de recevoir un lien Youtube pour la suivre, de loin. Je pourrai pas, demain matin, je travaille.

La dernière fois qu'on s'est vues, c'était en 2006, ciel, 20 ans, déjà. Ma fille était toute petite, un bébé de cinq mois. Tu l'as prise contre toi, l'a bénie, l'a bercée...

Chère Kar Fung ! Comme j'étais heureuse de voir mon petit bébé dans tes bras !

Et puis on s'était dit au revoir, et j'étais retournée en Calédonie, pour la rentrée, qui se fait là-bas en février... Quand j'ai quitté la Calédonie pour Israël, je te l'ai annoncé et nous avons continué à nous écrire. Nous avons correspondu par lettres, par mails, puis par la messagerie WhatsApp. Je lui ai envoyé un recueil de poèmes, mon premier livre publié, et puis des photos de Noémie. Au karaté, au parc, à l'école, à la danse...

À l'armée.

Je savais qu'elle priait pour nous, pendant cette guerre.

Elle me remerciait pour les photos. Écoutait mes messages vocaux, et regardait les vidéos que je publiais sur ma chaîne Youtube.

Une année, pour son anniversaire je lui avais envoyé un film, enfin, un lien pour regarder un film, notre film préféré (avec Ratatouille, quand même...) je vous l'offre aussi, j'ai vérifié, le lien marche encore :

https://ww13.0123movie.net/movie/chocolat-2000-11879.html

C'est rigolo, je viens de voir que la date de la sortie du film est le 19 janvier 2000.

Vingt-six ans...

Le bel âge !


Catherine Stora


Beershéva, 19 octobre 2026. Rosh hodesh Shvat.





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