7 ans et 7 jours

Comme le temps passe... Dire que ça fait sept ans, déjà. Sept ans et sept jours aujourd'hui que les enfants étaient retrouvés. Morts. On s'en doutait bien un peu, qu'on ne les reverrait pas vivants. Mais on voulait espérer encore.

L'affreuse nouvelle était tombée au journal de 20h, ce lundi-là, 30 juin 2014. Laly, une copine journaliste, avait écrit un post, sur Facebook juste avant, quelqu'un l'avait mise au courant je suppose. Elle écrivait vers 19h que déjà, on devait avoir prévenu les familles des trois disparus, que c'était affreux, qu'elles venaient sans doute d'être averties de l'horrible découverte. Ils venaient d'être retrouvés, à moitié enterrés dans un sac poubelle, dans un champ, pŕès de Hévron.

Gilad, Naftali et Elad étaient étudiants dans une yéshiva du Goush Etzion. Le Goush Etzion, vous savez, cette belle région d'Israël qui ressemble à la Provence, qui m'évoque à moi les collines de Florence et se trouve au sud de Jérusalem. Les journalistes français persistent à l'appeler ''Cisjordanie occupée.''

Les deux premiers avaient 16 ans,  le troisième, 19. Ils rentraient chez eux, un jeudi soir. Leur tort ? Avoir fait du stop à une trampiada, ou station d'auto-stop. Il y en a beaucoup en Israël. C'est une pratique très répandue, les gens s'arrêtent spontanément à l'arrêt de bus, pour proposer aux gens qui attendent une place ou deux, voire, trois.   

... Ils étaient trois et ils rentraient chez eux, ce soir du 12 juin 2014. Ils sont montés dans une voiture, vers 22h, tous les trois, à la trampiada d'Alon Shvout. Et nul ne les revit jamais.

Leur disparition causa un vif émoi dans la population. Depuis le soir du 12 juin, leurs mères n'avaient pas perdu espoir. Certes ils n'avaient plus donné de nouvelles, mais c'est parce qu'ils avaient été enlevés par le Hamas, ou alors, par le Jihad islamique. On leur donnerait ce qu'ils voudraient et ils leurs seraient rendus. Comme pour Gilad Shalit. On les échangerait contre des milliers de prisonniers palestiniais. 

Il suffisait d'attendre et d'espérer.

C'était le ramadan, je me souviens. Je me disais : pourvu qu'ils leur donnent à manger, qu'ils ne s'amusent pas à les faire jeûner, ou crever de soif !

Crever de soif... Tu parles. Ils étaient morts, déjà, tous les trois, tués à l'arme automatique, dans la voiture qui les avait emmenés. Le Shin Bet, le service de sécurité, en hébreu ''sherout habitaron'', (ש'' ב) avait retrouvé la voiture, brûlée. Et des impacts de balles avaient été décelés à l'intérieur, ainsi que des traces de sang, ce qui avait conduit les enquêteurs à conclure que les chances de retrouver les trois ados vivants étaient très faibles. L'opération Gardiens de nos frères avait été lancée deux jours après l'enlèvement, mais malgré des fouilles méthodiques et des centaines d'arrestations dans les villages arabes autour de Hévron, impossible de retrouver trace d'eux. L'espoir s'amenuisait de jour en jour. Mais les trois mères s'accrochaient désespérément à cet espoir, même faible, et si petit soit-il. Elles étaient même allées, toutes les trois, jusqu'à l'ONU pour réclamer que leurs enfants leur soit rendus...

Le pays entier sombra dans le chagrin et le deuil, ce soir du 30 juin 2014. Les funérailles avaient lieu le lendemain, au cimetière de Modiin, entre Tel Aviv et Jérusalem. Je décidai d'y aller, pour ne pas pleurer seule. Nous nous retrouvâmes là-bas à près d'un million de personnes, le mardi 1er juillet, en fin d'après-midi.

La foule était réellement impressionnante. Un service de navettes avait été mis en place pour emmener les gens en bus jusqu'au lieu de l'enterrement des trois corps, situé en haut d'une montagne. Une fois là-bas, il fallait marcher encore un bon moment, ça grimpait, il faisait terriblement chaud et des volontaires distribuaient des bouteilles d'eau à chaque carrefour. Triste rallye. Il m'a fallu environ une heure pour atteindre l'endroit, d'une beauté à couper le souffle.

Une chaine de montagnes bleutées, dans le soleil couchant, des prairies paisibles s'étalant à perte de vue, des collines ensoleillées, des arbres, des fleurs, et le gouvernement au complet ou quasiment, debout, récitant des paroles convenues au micro, répercutées par des haut-parleurs, les familles recueillies, les mères défaillant de chagrin, devant les trois cercueils recouverts du drapeau bleu et blanc. Beaucoup de très jeunes, des enfants, des ados, et puis des moins jeunes, tous se taisant ou pleurant, les uns consolant les autres... Je me souviens de ces filles qui sanglotaient à fendre l'âme. Le coeur navré j'ai croisé des regards douloureux, des mines livides, posé ma main sur des épaules secouées de sanglots.

La cérémonie a duré longtemps. Le soleil était couché quand on est redescendus dans la vallée, laissant les trois garçons dormir côte à côte et pour toujours.

Le  jeudi 3 juillet, une amie me téléphona pour me demander si je voulais venir écouter avec elle le Requiem de Mozart, qui se donnait le lendemain au Conservatoire. J'ai dit oui, en me disant que vraiment cette oeuvre était de circonstance... Je l'aime beaucoup. Je l'ai chanté au moins une demi-douzaine de fois, tantôt alto, tantôt soprane, si bien que je le connais quasiment par coeur.

J'ai beaucoup apprécié le concert, il y avait une centaine de choristes, sur scène, et l'orchestre des vents du Concervatoire, tous sous la direction de Yoël Sivan, que j'allai féliciter à la fin. (Il m'écouta patiemment lui expliquer qu'il avait pris un peu vite à mon goût, et me répondit que c'était un choix personnel, qu'un tempo un peu plus rapide permettait de ''ne pas tomber dans le pathos''.)

La foule était morose, l'angoisse était palpable quand nous nous étions installées pour entendre le Requiem dans la grande salle du Conservatoire, ce vendredi 4 juillet 2014. Mais la magie opéra dès les premiers accords et la tranquille beauté de l'Introitus, comme un charme magique, comme un baume apaisant pour nos coeurs meurtris. 

Evidemment, en sortant, les pensées lugubres ont repris. La magie s'estompant, la vie, le quotidien reprenaient le dessus. Les alertes se multiplièrent. Le Hamas bombardait les villes du sud, dont Beersheva, où je vivais déjà il y a sept ans. Les bombes tombaient, quotidiennement, depuis mi-juin, et le gouvernement ne réagissait toujours pas.

Le 7, le cabinet de sécurité se réunissait... Et le lendemain, mardi 8, la guerre éclatait. Israël répliquait enfin aux bombardements du Hamas. Evidemment les journaux français écrivirent qu'Israël attaquait Gaza, comme toujours : ils se taisent avec une belle unanimité quand le Hamas et le Jihad Islamique lancent des grads et des roquettes sur notre territoire, mais réagissent instantanément pour annoncer, en la condamnant en termes virulents l'intolérable agression d'Israël des povpalestiniens occupés. Occupés à nous tirer dessus en l'occurrence, mais c'est évidemment accessoire pour ces messieurs de l'Immonde ou de l'Hibernation. Pas un mot sur l'enlèvement des trois jeunes par le Hamas. Ni sur les tirs quotidiens de roquettes sur les villes israéliennes. Israël attaquait, par pure méchanceté, ou alors, par pur désoeuvrement.

Une opération militaire fut lancée. On lui donna le nom de Tsouk Eithan, Bordure Protectrice. Les alertes succédèrent aux alertes, de jour comme de nuit, pendant plus d'un mois et demi. Le plus dur n'était pas les alertes, mais la triste litanie le soir, à la radio, des noms des soldats tombés au combat, récités d'un ton monocorde... Des garçons, des filles... Le speaker disait le nom et le grade, puis l'âge, 19 ans, 20 ans... et enfin l'endroit d'où était originaire le garçon ou la fille, un kibboutz, un village... Et puis l'endroit prévu pour l'enterrement, en général pour le lendemain.

Le speaker faisait vite, il nous infligeait sans pitié les noms, les âges, sans respirer, vite, vite, pour "ne pas tomber dans le pathos", sûrement. Ce devait être dur pour lui aussi, d'avoir à annoncer la mort de tous ces jeunes, des enfants, encore, morts pour que nous puissions continuer à vivre ici...

Ainsi, après la mort de nos trois enfants assassinés, il nous fallu encaisser celle de nos soldats, sensiblement du même âge, ce qui redoubla notre chagrin. Les gens, tête basse, faisaient ttt-ttt-ttt en levant les yeux au ciel, lorsqu'ils évoquaient l'âge des soldats, désapprouvant ouvertement la décision de Benny Gantz, qui avait opté pour cette opération terrestre.

Moi aussi, je la désapprouvais. Je ne parvenais pas à comprendre comment on avait pu décider de faire entrer des soldats dans ce nid de scorpions. Gaza grouille de vermine terroriste, de combattants islamistes se cachant dans un dédale de ruelles où le soldat est une proie facile. C'était insensé. Criminel. Mais je ne suis pas chef d'état-major, et n'ai pas appris l'art de la guerre. Alors, j'ai fait comme tout le monde, je me suis résignée en silence. En pleurant, le jour où un tank de soldats Golani fut pris pour cible par un tir de missile et détruit, causant la mort de 13 soldats. C'était la perte la plus lourde depuis le début de l'opération. Une véritable catastrophe. Je ne reviendrai pas sur les 50 jours que dura cette guerre pour ne pas m'assombrir le moral, ni le vôtre. Le 26 août 2014, enfin, un cessez-le-feu était décrété. Je m'en souviens car c'était mon anniversaire. La radio l'annonça aux informations de 13h. Pas que c'était mon anniversaire. Qu'il y avait un cessez-le-feu. Mais le problème demeurait entier. Le Hamas avait certes subi des pertes, mais il n'était pas éradiqué pour autant. Et puis ces gens en avaient déjà violé tellement, des cessez-le-feu. Nos soldats respectaient les trèves humanitaires, mais les salopards du le Hamas tua nos soldats sans aucun respect du droit de la guerre, dont Adar Goldin, assassiné pendant une trève, dans un de ces tunnels de Gaza, et dont le Hamas n'a toujours pas rendu le corps à sa famille.

Celles des trois enfants assassinés il y a sept ans ont porté plainte l'année dernière contre le Hamas auquel elles réclament la somme d'un demi-milliard de shékels. Elles rejoignent 21 familles de victimes du terrorisme qui assignent le Hamas en justice et demandent des indemnités, aidés en cela par l'organisation d'aide juridique aux victimes, le Shourat ha Din. Les familles expliquent qu'ils espèrent de cette manière assècher les finances des terroristes, qui reçoivent leur argent du Qatar et de l'Iran, qui les rémunèrent pour leurs crimes.

L'enlèvement des trois ados avait été planifié par un membre du Hamas, Saleh al-Arouri, depuis la Turquie. 

Comme l'explique Nitzana Darshan-Leitner, avocate et présidente de l'Organisation Shourat ha Din, il est profondément absurde de combattre le Hamas et d'organiser la destruction de leurs armes et de leurs infrastructures comme le fait le gouvernement israélien, tout en leur transférant des centaines de millions de dollars du Qatar et de l'Iran, lesquels seront utilisés pour acheter d'autres armes et reconstruire tunnels et usines de missiles à Gaza. '' Le gouvernement fait preuve d'une extraordinaire naïveté en pensant acheter la paix en payant une rançon'', dit-elle, ajoutant que ''Si l'État d'Israël ne peut pas empêcher le financement qatari et iranien du terrorisme palestinien, et continue à le permettre, de manière vraiment insensée, alors les victimes du terrorisme agiront pour l'en empêcher. Au final, ce sont les familles qui seront aux avant-postes de la lutte contre le financement du terrorisme, et elles réussiront à faire contre les banques qataries et les organisations financières de criminels ce que le gouvernement israélien refuse de faire.'' Le Hamas est à la tête d'une véritable industrie bâtie sur le meurtre des Juifs, leurs financeurs sont extrêment riches et organisés.

Nitsana Darshan-Leitner, présidente de Shurat HaDin, centre de droit israélien (Crédit: Shurat HaDin)





Il faut leur souhaiter bonne chance. 


Beersheva, 7 juillet 2021

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